BMCR 2017.01.50 Le Blay on Squire, Sight and the Ancient Senses

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Michael Squire (ed.), Sight and the Ancient Senses. The Senses in Antiquity.   London; New York:  Routledge, 2016.  Pp. xii, 313.  ISBN 9781844658664.  $170.00.  ISBN 9781844658657.  $49.95 (pb).

Reviewed by Frédéric Le Blay, Université de Nantes (frederic.le-blay@univ-nantes.fr)

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[Authors and titles are listed below.]
Cet ouvrage représente le troisième volume d’une collection dirigée par Mark Bradley (University of Nottingham) et Shane Butler (Johns Hopkins University), consacrée aux sens dans l’Antiquité. Les deux premiers volumes portaient respectivement sur : Butler S. et Purves A. (ed.), Synesthesia and the Ancient Senses  ; Bradley M. (ed.) Smell and the Ancient Senses. Les volumes traitant de l’ouïe, du goût et du toucher sont annoncés. L’éditeur de ce troisième volet est un spécialiste de l’image et des arts visuels de l’Antiquité classique, orientation qui se ressent fortement dans le choix des contributions. Les nombreuses illustrations, dont un cahier central en couleurs, rendent l’ensemble agréable à parcourir.On doit être reconnaissant à M. Squire d’avoir, dans l’esprit de la collection, contribué à la production d’un ensemble cohérent. On ne lit pas là une réunion de textes autonomes mais un ouvrage pensé collectivement, au sein duquel les différents auteurs dialoguent et se répondent. L’ouvrage couvrant un champ très vaste, tant sur le plan de l’étendue chronologique que sur celui des aspects culturels envisagés, ce mérite doit être salué. On pourra bien sûr constater que certains aspects n’ont pas été traités ; l’ampleur de la question abordée ne permettait pas une couverture exhaustive du sujet et l’on ne saurait donc faire grief à l’éditeur d’avoir opéré une sélection. Son introduction reconnaît elle-même l’absence de certains champs qui pouvaient—devraient—trouver leur place dans cet ensemble tels que l’architecture, la médecine ou, pour ce qui est de la tradition philosophique, l’épicurisme. Les deux premiers constituent des champs théoriques et culturels à part entière et les études qui leur sont consacrés ne manquent pas, y compris sur la question des théories de la vision ou de la perception. On peut en revanche regretter que l’épicurisme ait été laissé de côté, dans un ouvrage qui réserve une place importante aux théories de la sensation et de la vision qui furent élaborées au sein des différentes écoles philosophiques, d’autant plus que les sources ne manquent pas.

L’introduction de l’éditeur pose les jalons des problématiques qui seront abordées dans les chapitres à venir. Elle propose également un état des lieux synthétique. Reprenant la perspective de H. Foster,1 M. Squire insiste sur la distinction qu’il convient de marquer entre « vision » et « visuality », pour laquelle il renvoie à la distinction posée par M. Foucault entre sexe et sexualité. Il rappelle également que la question de la perception des couleurs a été particulièrement développée au cours des récentes décennies dans le champ des études sur l’Antiquité classique. Il propose la partition suivante pour les études rassemblées : une première partie traite des idées et théories relatives à la vision—il s’agit donc de la dimension épistémologique et cognitive du sujet ; une seconde partie envisage l’œil comme entité corporelle. Cette définition de la seconde partie est sans doute restrictive car les analyses qu’elle regroupe couvrent un champ plus large, les perspectives socio-culturelles y étant largement abordées.

Enfin, cette introduction insiste sur le dualisme caractérisant les théories antiques de la vision, entre conception « extramissioniste » ou « émissioniste » d’une part (Pythagore, Euclide, Alcméon de Crotone, Ptolémée, Galien) et conception « intromissive » ou « intramissioniste » d’autre part (celle des atomistes, Leucippe, Démocrite et les Épicuriens). Il mentionne une troisième conception, qui n’entre pas exactement dans ce cadre dualiste, celle des Stoïciens, que l’on peut qualifier d’« interactionniste ». Il ressort de cette présentation que nous sommes confrontés à l’absence d’une conception unifiée. Cette idée est de fait l’enjeu de plusieurs des contributions du volume, qui s’intéressent justement à la confrontation et à la co-existence de ces deux approches conceptuelles. On retiendra également de cette entrée en matière que la vision est souvent envisagée par les auteurs de l’Antiquité en termes tactiles (« haptic »). C’est précisément sur ce point, correctement relevé par M. Squire, qu’une étude portant sur la théorie épicurienne aurait été bienvenue. On peut en effet considérer que, pour les disciples d’Épicure, le toucher constitue le sens souverain, auquel on peut rapporter tous les autres. Les sources sont explicites et il aurait été intéressant de les invoquer au bénéfice de la démonstration.2

Il n’est pas possible de reprendre l’ensemble des études réunies. Nous préférons donc inscrire les quelques remarques qui suivent dans la continuité des jalons conceptuels posés par l’introduction, en prenant le risque de négliger quelque peu la seconde partie de l’ouvrage. Il en va aussi de notre expertise de lecteur, qui ne peut s’étendre à tous les aspects abordés.

La contribution de K. Rudolph (« Sight and the Presocratics : approaches to visual perception in early Greek philosophy ») se distingue par sa clarté pédagogique et son esprit de synthèse. Ce chapitre se met lui-même en contexte par rapport à l’ensemble du volume, qualité qui augure favorablement du collectif à venir dont elle assurera l’édition au sein de la collection, celui qui portera sur le goût. Selon elle, la théorie de Démocrite représente une sorte de couronnement de la pensée des théoriciens présocratiques en matière de perception. Elle montre également l’importance des premières théories sur la nature de la vision pour la constitution d’une théorie de la représentation picturale. Il est surtout fondamental de comprendre que la question de la fiabilité des sens, dont nous savons qu’elle deviendra cruciale, apparaît avec les premières spéculations sur la nature. Nous reprenons sans hésitation la phrase de conclusion de K. Rudolph (p. 53) : « For what the Presocratics had made a subject of preliminary intellectual inquiry would emerge as a defining topos of Classical Greek philosophy. » Il faut retenir de la présentation d’A. Nightingale (« Sight and the philosophy of vision in Classical Greece : Democritus, Plato and Aristotle ») que la théorie aristotélicienne est difficile à situer au sein de la dichotomie intromission/extramission, ce qui ajoute à la complexité mise en avant dans l’introduction.

R. Netz et M. Squire (« Sight and the perspectives of mathematics : the limits of ancient optics ») rappellent que beaucoup de nos sources en matière d’optique passent par la tradition arabe et qu’il n’existe d’ailleurs pas de traité d’« optique » à proprement parler dans la tradition grecque ou latine, ce champ spéculatif émergeant comme un champ scientifique à part entière après l’Antiquité. Cette faiblesse de l’optique mathématique s’explique selon eux par le fait que l’approche de la vue et de la perception reste ancrée dans le monde sensible et matériel. Il est vrai que les textes antiques conservés, tels les  Catoptriques et la Dioptre de Héron, sont avant tout des réponses à des problèmes d’ordre technique et relèvent plus d’une ingénierie de l’optique que d’une théorie. Mais cet ancrage dans le monde sensible et matériel ne nous paraît pas une explication suffisante car la géométrie et les mathématiques grecques sont elles aussi fondées sur la réponse à des questions très pratiques mais présentent un développement théorique exceptionnel. L’ancrage matériel n’est pas un frein à l’abstraction. L’explication, s’il est possible d’en avancer une, nous semble plutôt résider dans l’état des lieux précisément établi dans les premières contributions : l’absence d’une conception unifiée de la vision et de la perception visuelle obère la possibilité d’une optique unifiée par la mathématique et réduite à des lois simples et communes.

La dernière contribution du volume (A. Mark Smith, « Sight in retrospective : the afterlife of ancient optics ») revient sur l’historiographie classique qui veut qu’un arrêt de la recherche spéculative caractérise la période s’étendant du IIIe siècle ap. J.-C., depuis les travaux de Ptolémée et de Galien, jusqu’à la renaissance des sciences à Bagdad au IXe siècle. Selon Smith, il faut parler de changement de perspective plus que de déclin, une lecture que nous partageons pleinement. De fait, les commentateurs néo-platoniciens comme Plotin et Jean Philopon, qui intéressent particulièrement l’auteur, se concentrent sur une tentative d’harmonisation de la théorie intromissioniste d’Aristote avec la version extramissioniste du  Timée. On voit bien que l’obstacle à un approfondissement du questionnement se situe dans cette dichotomie et que l’on ne saurait parler d’un désintérêt à l’égard de la spéculation, à l’instar de ce que l’on peut parfois lire dans les travaux portant sur l’histoire des sciences ou de la philosophie dans l’Antiquité. L’entreprise de commentaire et de confrontation des sources est entièrement partie prenante de l’approfondissement des connaissances. Elle est une étape nécessaire face à l’absence d’unité doctrinale. Smith montre bien que la tradition arabe revivifie cette tradition des commentaires et qu’à son tour elle témoigne de la difficulté à trancher entre deux théories issues de l’Antiquité. Les grands traités d’optiques de la latinité chrétienne (ainsi le De aspectibus, v. 1200, inspiré du Kitāb al-Manāzir d’Alhacen et la Perspectiva de Roger Bacon, v. 1265, établissant une synthèse entre Avicenne et Alhacen) étant les héritiers de ces commentaires, on comprend qu’il faille attendre Kepler pour voir l’émergence d’une optique mathématique telle que nous la connaissons.

En conclusion de ces quelques remarques qui sont loin d’épuiser la multiplicité des perspectives ouvertes dans ce volume, nous dirons que la qualité de ces travaux tient aussi à l’impeccable bibliographie sur laquelle ils se fondent. Cette dernière témoigne de l’expertise des contributeurs ainsi que de leur volonté d’offrir au lecteur une véritable synthèse des connaissances et des questionnements. Les six ouvrages appelés à former cette collection seront, nous n’en doutons pas, appelés à devenir des études de référence.

Table of Contents

Introductory reflections: Making sense of ancient sight, Michael Squire
Sight and the presocratics : approaches to visual perception in early Greek philosophy, Kelli Rudolph
Sight and the philosophy of vision in classical Greece : Democritus, Plato and Aristotle, Andrea Nightingale
Sight and the perspectives of mathematics : the limits of ancient optics, Reviel Netz & Michael Squire
Sight and reflexivity : theorizing vision in Greek vase-painting, Jonas Grethlein
Sight and painting : optical theory and pictorial poetics in classical Greek art, Jeremy Tanner
Sight and light : reified gazes and looking artefacts in the Greek cultural imagination, Ruth Bielfeldt
Sight and death : seeing the dead through ancient eyes, Susanne Turner
Sight and the gods : on the desire to see naked nymphs, Verity Platt
Sight and memory : the visual art of Roman mnemonics, Jas Elsner & Michael Squire
Sight and insight : theorizing vision, emotion and imagination in ancient rhetoric, Ruth Webb
Sight and Christianity : early Christian attitudes to seeing, Jane Heath
Sight and blindness : the mask of Thamyris, Lyndsay Coo
Sight in retrospective : the afterlife of ancient optics, A. Mark Smith


Notes:
1.   Foster H. (ed.) 1988, Vision and Visuality, Bay Press, Seattle.
2.   Voir par exemple Épicure, Lettre à Hérodote, 49 ; Lucrèce, De natura rerum, II, 737-747 ; II, 431-443 ; IV, 230-232.

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